CFP 2019
S06 :  De la crise de l’existence à la crise des sens… Quelle place pour l’odorat ?
Conférenciers : J. Elbaum, C. Hanon, Y. Sarfati

Le psychiatre est parfois et malgré lui, confronté à la présence de l’autre par ce premier contact sensoriel qu’est l’odorat. Pourtant il est rarement fait appel à ce sens quand il s’agit de clinique. C’est pour rétablir une certaine défense de la place de l’odorat que cette session s’est ouverte par Julia Elbaum, du CHU de Nice.

L’odorat, organe de survie et d’émotions

L’odorat apparait dans la sixième semaine de vie in utero, fonctionnel dès la naissance. Le bébé reconnaît la signature olfactive de la mère par des molécules sécrétées par les mamelons maternels, ce qui permet de réguler le stress et de favoriser le lien d’attachement en stimulant le circuit de la récompense chez la mère. L’odorat a donc pour l’humain une fonction de 1) mémorisation, 2) régulation des émotions (nombre d’études mettent d’ailleurs en évidence chez l’adulte les liens entre dépression et anosmie, les atteintes olfactives lors d’épisodes dépressifs, les relations entre anosmie et troubles de la libido), 3) participation au goût des aliments par la rétro olfaction (le nez humain peut détecter jusqu’à 10 000 odeurs).Pourtant, l’olfaction est méprisée par rapport aux autres sens, car elle est associée au vice et à l’animalité en Europe (elle a une autre considération en Asie) et c’est un sens qui a régressé au cours de l’évolution de l’homme.

Physiologie de l’odorat

Les odeurs sont de petites molécules chimiques volatiles, qui, en se fixant sur l’épithélium olfactif (qui occupe 5% de la cavité nasale), stimulent les neurones olfactifs (dont le renouvellement est assuré tous les deux mois). Il y a alors deux voies de perception de la neurologie de l’olfaction ; une « voie intellectuelle », passant par le cortex olfactif au cortex orbito-frontal, et une « voie émotionnelle », directe, sans passage par le thalamus, directement par le système limbique (dont la stimulation de l’amygdale indique la présence d’un danger et l’hippocampe stocke les souvenirs). Le traitement de l’information est complexe, fruit d’un système de combinaison (un récepteur stimule plusieurs molécules, une molécule peut stimuler plusieurs récepteurs). La perception des odeurs est subjective (telle l’anosmie partielle ; par exemple l’androsténone qui est la phéromone du cochon, à laquelle 25% des hommes sont anosmiques, alors que d’autres y perçoivent une odeur de vanille ou une odeur d’urine).

Plaidoirie pour le nez du psychiatre

Cécile Hanon poursuivait la réflexion sur l’importance du nez du psychiatre ou comment l’odeur est nécessaire à la relation thérapeutique en psychiatrie. L’étymologie du mot nous indique qu’odor signifie « exhalaison », impression produite par une chose ou un être. Pourtant, alors que l’on peut qualifier des couleurs, il n’y pas de lexique ou de taxinomie pour dire les odeurs. L’odeur est un sens sans langage. Avec l’odeur, on fait référence à l’objet qui supporte cette odeur associée dans l’esprit (l’amande est l’odeur de la crème de visage, de l’orgeat, de la colle de l’école, du lait d’amandes, etc.) : n’est-ce pas du à l’effet que cela produit, amenés par les sensations, ce qui renvoie à une conscience phénoménale ? Contrairement à la traduction des pensées en langage, la qualia est l’effet que cela produit, l’expérience sensorielle subjective.

L’odeur comme source de connaissance ?

L’odeur se volatilise à peine formée : comment en avoir une conscience épistémologique ? Pourtant, la langue parlée donne le sentiment de tout savoir à travers le parfum. Nombres d’expressions françaises sont imprégnées de cette idée. Les odeurs donnent des renseignements desquelles on peut tirer des enseignements : c’est la connaissance immédiate d’autrui sans filtre ni délai. Dans la clinique des maladies mentales, la rencontre mobilise la sensorialité (qui n’aborde pas un patient en lui demandant « Comment vous sentez-vous ? »). On peut être tenté d’établir un diagnostic à partir de l’odeur, comme l’a fait Esquirol (« odeur très fétide quelque soin de propreté qu’ils aient » dans De l’hygiène de l’aliéné). Alors, au quotidien, qu’en fait le psychiatre ? Parce que l’odorat met en jeu la façon d’éprouver le monde sensible, que faire après, par exemple, la mauvaise odeur ? Ecouter l’entretien, froncer le nez, voire ouvrir la fenêtre ? Peut être que pour élaborer cela, il faut utiliser l’apport de Didier Anzieu, qui évoque les formes olfactives du transfert, matériel non verbalisé dépourvu de valeur apparente de communication mais à la valeur épistémique intransmissible et intrusive. Y. Sarfati, enfin, a abordé une perspective évolutionniste de l’odorat. On y retient tout d’abord que :

Le médecin doit être l’homme au nez bien bouché.

La bipédie date de deux millions d’années, comme adaptation secondaire à la vie dans les arbres ; les singes ont du s’accrocher aux arbres car ils étaient plus lourds (et en fait l’homme ne s’est pas relevé). La perte consécutive à la bipédie est l’entrée dans la civilisation. Celle-ci nous éloigne de la sensorialité et nous empêche la construction de l’odorat ; parce que l’on s’écarte du sol, l’odorat paye le plus lourd tribut à la civilisation, ce qui devient le modèle du refoulement (lettres de 1897 de Freud à Fliess). Le sens directeur pour la sexualité est l’odorat qui, chez l’être humain est atténué. En sociologie, Alain Corbin, auteur fameux de la sensorialité, postule que :

La bipédie est un moment anthropologique.

Dans Le miasme et la jonquille, il développe le triomphe des études pré-pasteuriennes : odeurs pestilentielles (attribuées à la peste), déplacement du germe malodorant au confinement urbain (boue, cadavres, excréments). L’odeur révèle le putride, le miasme nauséabond. S’opère alors un déplacement secondaire du corps social : instinct et animalité de la puanteur organique reflètent certains corps sociaux (la tanière du pauvre, la peau du travailleur, l’omnibus des prolétaires). Loin des odeurs du peuple, la propreté des apparences, la désodorisation opèrent un repli sur l’espace privé, l’intolérance de la promiscuité et destruction du sauvage. Ceci est particulièrement bien illustré par le déclin des parfums animaux (musc, civette, ambre commencent à répugner au profit des parfums végétaux au XIXème siècle), remplacées par les exhalaisons des fleurs qui devront accompagner l’excitation sexuelle.

Alors, à vos nez ?

Ilan Attyasse,
Paris