Comment Whistler est devenu Whistler : une vie en deux actes.

Par Redacteur CFP dans Newsletter - CQFPSY

CFP 2019
Conférence C2 : Autopsie d’un voyage pathologique d’une crise identitaire chez James Whistler
Yves Sarfati
Président : Patrice Boyer

Dans cette conférence – réalisée au pied levé dans un programme bousculé par l’actualité sociale et les grèves dans les transports – ponctuée d’illustrations et à la façon d’une enquête minutieuse, Yves Sarfati nous emporte au sein d’un voyage effréné dans la vie de James Whistler. En parcourant ses œuvres, ses liens familiaux et amoureux, il revient, tel un ultime dénouement, sur le mythe et la réalité de l’Origine du Monde.

 Acte I : « Rencontre déjà le royaume de Dieu et le reste suivra. »

Une phrase maternelle qui en dit long sur la jeunesse de Whistler marquée entre une éducation traditionnelle et une personnalité affirmée qui l’était bien moins.

Le 10 juillet 1834 à Lowell, petite ville du Massachussetts, James Abbott McNeil Whistler nait sous le signe du voyage. Des voyages qui vont se succéder telle une quête identitaire perpétuelle. A l’âge de 9 ans il rejoint Saint Pétersbourg, ville entourée d’eau. Il a une éducation puritaine et une mère très stricte. Mais James Whistler apparait déjà comme un jeune garçon hors du commun, avec « des dispositions exceptionnelles », comme le présentera l’artiste écossais Sir William Allen. James passe alors son temps à dessiner et se passionne pour les discussions sur l’art menées au salon entre ses parents et l’artiste écossais.

Sept ans plus tard, le voyage le rappelle et une épidémie de choléra l’oblige à partir avec sa mère et son frère au Connecticut sans ne pouvoir dire « au revoir » à son père qui décèdera peu de temps après. Il part en 1851 de cet état, plus proche des poules que de l’eau, pour rejoindre une école militaire, fidèlement au destin des familles Whistler et McNeill. Mais si le voyage est son signe, la discipline est très loin de sa personnalité. Là où « réfléchir est déjà désobéir » James Whistler ne peut s’empêcher de désobéir souvent et est renvoyé en juin 1854.

De passage à Baltimore puis Washington, Whistler s’ennuie rapidement, il n’est pas fait pour la routine de bureau. C’est en 1855 que sa vie va prendre une tournure majeure et que Whistler va pleinement assumer sa personnalité joueuse et extravagante. Très sociable, il apparait à de nombreuses réceptions, vêtu à la dernière mode. Son style étonne et fascine et il joue de sa posture et de son indentification genrée pour fasciner un 19ème siècle non habitué.

Son arrivée à Paris signera aussi des rencontres majeures et décisives pour sa carrière. Il se prend de sympathie pour le peintre Courbet que ce dernier nommera « mon élève ». Réciproquement, pour Whistler il est devenu Son Courbet, déterminant possessif qu’il adopte entièrement autant que le style réaliste de son maître. Et à son arrivée c’est également le destin de Fantin-Latour et Legros qui va être bouleversé. Si ces deux-là se connaissaient déjà depuis cinq ans c’est la venue de Whistler qui va faire d’eux la « Société des trois ». Une société en réponse aux critiques d’art et qui se symbolise aussi par l’aspect transnational de ses membres. Enfin, sa rencontre en 1860 avec Jo Hiffernan marqua son histoire et l’histoire de l’art. L’irlandaise, rousse de feu est à l’origine de toiles majeures de Whistler. A l’image de Courbet, la maitresse de Whistler est également son modèle. On retiendra surtout celle de « La jeune fille en blanc » dans laquelle Jo apparait, ton sur ton, sur une peau d’animal sanguinolente telle une femme déflorée. Cette œuvre, refusée à la Royal Academy fera scandale suite à son exposition au Salon des refusés jusqu’à faire de l’ombre au célèbre déjeuner sur l’herbe de Manet. Cet acte se termine par un James Whistler élève et compagnon fidèle.

Acte II : Le peintre au fleuret.

C’est vers la fin 1866, lorsque Whistler revient de Valparaiso, que nous retrouvons James Whistler. Le premier changement flagrant est celui d’une marque physique qu’il a acquis de son voyage. Une mèche blanche, dite héritée du diable, qu’il cultive et exhibe fièrement. L’amuseur Whistler laisse place au bagarreur. Sans maitre ni loi il devient « le peintre au fleuret », tyrannique, acerbe, amer et guerrier. Tel un véritable changement d’identité Whistler modifie également sa signature. Cette signature identifiée le plus souvent comme un papillon le lie, avec un style de dandy partagé, à Robert de Montesquiou qui lui aussi adopta un animal volant, la chauve-souris, comme emblème. Mais ce papillon, à bien y regarder, n’a pas l’apparence qu’on connait de l’animal volant. Il semble posé sur des pieds, et présente deux cornes et une longue queue qui pourraient rappeler étrangement celles du dit diable de sa mèche.

Il renie compagnons et maître, faisant de Courbet un « pauvre homme » alors qu’il le présentait auparavant comme un « grand artiste ». Comme si l’immortalité de l’adolescence avait fait place à la conscience de la mort, Whistler devient Whistler et modifie radicalement son comportement comme sa façon de peindre. Peintre à la mémoire photographique capable de reproduire le moindre détail de souvenir et à la rapidité d’exécution reconnue, James Whistler peine à peindre et efface les détails au profit de la forme. Les personnages se font sans visages, comme des toiles non abouties, et Whistler rejette violemment le réalisme de Courbet pour adopter l’impressionnisme et les métaphores synesthésiques. La musique intègre ses œuvres à la manière des couleurs et ses toiles se disent symphonie. Cet homme, entre ombre et lumière, entre chien et loup, devient le premier peintre à peindre des nocturnes. Il montre un goût marqué pour l’art japonais et perpétue leurs traditions au sein de ses tableaux tel un renouement avec une tradition initialement rejetée.

Ce deuxième acte se termine par la fin de la « société des trois ». Ses conflits avec son ancien ami Legros vont rapidement lui donner la réputation d’un querelleur. A cela s’associeront des épisodes de bagarre, notamment avec un marquis lors d’un voyage en bateau, qui feront que Dante Gabriel écrira de lui : « Il y a un artiste combatif nommé Whistler Qui est, comme ses propres poils de porc, un hérisson : Un tube de plomb blanc Et un coup de poing sur la tête Offrez des attractions variées à Whistler. ‘ »

Mais qu’en est-il de Jo l’Irlandaise ? Est-elle la source de ce changement soudain et du conflit entre un maitre séducteur et un élève jaloux ?

Dénouement : Pile et face

Si l’on google-ise Courbet et Whistler c’est bien ce mythe que nous trouverons, comme dans un certain nombre de livres d’histoire d’ailleurs. La légende racontée est ainsi que le départ de Whistler serait dû à la peinture de Courbet sur l’origine du monde. Une peinture qui symboliserait Jo nue et marquerait un triangle amoureux dévastateur pour Whistler.

Mais on ne peut croire sérieusement à cette théorie quand il parait évident que la pilosité pubienne du modèle appartient à une femme brune de type caucasien bien loin de la pilosité de feu supposée de Jo l’Irlandaise.

Yves Sarfati nous interroge et dévoile la possibilité d’autres scénarios. James Whistler, rattrapé par sa quête de voyage, dans un contexte particulier de conflit Nord-Sud et le retour d’un frère qui a perdu la guerre de Sécession avait bien d’autres raisons de partir dans cette ville d’eau qui sera le siège de bombardements durant la guerre hispano-sud-américaine. Rivalité et amour fraternel, instabilité constante, sont des scénarios qui s’échafaudent dans nos esprits à la lumière de cette conférence.

Si des questions restent encore en suspens, Yves Sarfati nous a permis de passer d’un nocturne total à un entre chien et loup, comme une lumière de (fin de) jour apparaissant enfin dans ce mythe de l’Origine du Monde.

Auriane Gros,
Nice