Expertise psychiatrique des actes criminels à petite et grande échelle

Par sebastien chary dans Newsletter - CQFPSY

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Conférence inaugurale : La banalité psychique du mal
Conférence plénière de Daniel ZAGURY

Les experts psychiatres sont assez consensuels : des actes criminels comportant des pratiques qualifiées de “monstrueuses, inhumaines, barbares” ne sont pas nécessairement le fait de personnes présentant une pathologie mentale avérée – c’est même une éventualité rare.

Points forts

  • Les serial killers ne sont pas des Hannibal Lecter mais de pauvres paumés de l’existence.
  • Pour le psychiatre, humaniser les coupables contribue au moyen de les punir par des juges terrestres, comme des hommes parmi les hommes.

Même en incluant la notion de trouble de la personnalité, aux limites floues, il faut convenir qu’une grande partie de la criminologie ne relève pas de la psychiatrie, en tant que discipline clinique rattachée à une nosologie. Si on se réfère aux actes commis à grande échelle -crimes nazis, génocides, attentats suicides-, le nombre de criminels impliqués montre qu’il ne peut s’agir d’une soudaine agrégation de malades mentaux, mais qu’entrent en jeu des mécanismes psychiques particuliers qui peuvent affecter chacun d’entre nous.


Ce n’étaient pas des monstres, ils avaient notre visage. (P Levi)

Si ceux qui égorgent, découpent, brûlent et violent ne sont pas des malades ; si, comme K. Jaspers l’écrivait à H. Arendt, il ne faut pas accorder une “grandeur satanique à ces crimes mais les voir dans leur banalité et leur prosaïque nullité”, alors c’est que cela nous concerne tous. D. Zagury rappelle les travaux de Milgram, reproduits dans plusieurs pays, montrant qu’il est possible d’obtenir sans trop de difficulté la soumission à une “personne faisant autorité”, et de faire qu’un sujet ordinaire (entre 60 et 90 % d’obéissance selon les méthodes) commette des actes qu’il qualifierait lui-même d’inhumain.

Des mécanismes de transformation psychique…
Sur quel fond ?

Pour que le mal soit banal, il faut que le psychisme y soit disposé, dit D. Zagury. De quel ordre est cette disposition ? On comprend qu’il s’agit d’une disposition commune au processus de transformation psychique qui conduit potentiellement chacun au pire sous la pression de facteurs individuels, familiaux, socio-culturels particuliers ? Mais on entend dans ses propos qu’il s’agit aussi d’une (pré)-disposition liée à une histoire singulière, à un vécu d’échec, de blessure et d’humiliation comme celui ressenti et exprimé par des jeunes s’engageant dans des actions terroristes ?

D. Zagury décrit précisément les mécanismes de ce “devenir monstre”, la chosification des victimes, l’indifférence et la froideur plus que la haine, l’absence de culpabilité, allant jusqu’au renversement total des valeurs lorsque, pour des raisons idéologiques ou religieuses, le crime et son horreur sont présentés comme des actes légitimes et bienfaiteurs.

LLorsque se pose la question du sol psychique sur lequel germent ces passions tristes, il est plus difficile de se représenter comment appréhender les failles qui en favoriseraient l’émergence. Récusant une terminologie qu’il qualifie de structurelle (alexithymie, carence élaborative, pensée opératoire), souvent utilisée pour décrire certains “profils” criminels, D. Zagury évoque malgré tout des petits voyous fragiles, avec un sentiment de vide existentiel, un vécu de blessure, d’humiliation et de ressentiment.

“Avant j’avais une vie de merde.”

“J’avais une vie de merde, j’étais une pute” racontent ceux qui trouvent désormais dans l’utopie totalitaire l’ivresse d’un absolu, d’un destin collectif, d’un sens qui faisait défaut à leur vie d’avant. Reconstruction d’un passé que l’on veut révolu, comme pour justifier l’adoption de contre-valeurs ? Ou insight authentique sur la vacuité de son existence ? Il est intéressant pour le psychiatre de se poser la question. S’ils ont perdu dans leur soumission au destin collectif la liberté de délibérer avec eux-mêmes, ces “paumés de l’existence” ont peut être gardé une mémoire authentique de leur vécu antérieur. Si le psychiatre d’adulte ne trouve pas dans cette description matière à parler véritablement de psychopathologie, s’il argumente à raison que cela relève en partie de la sociologie, de l’économie, de la politique internationale et de phénomènes mimétiques universels, doit-on s’en tenir là ?

Ou doit-on se retourner vers ce passé désolé, faire des recherches sur ce temps perdu ? Du côté du psychiatre de l’enfant, du psychologue scolaire, de l’éducateur de prévention, de l’enseignant, du chercheur en sciences sociales, en sciences de l’éducation, en psychologie de l’attachement ou du développement, on peut s’efforcer de mieux comprendre la genèse de cette vacuité existentielle, tenter d’y remédier en définissant les moyens nécessaires, sans opposer les moyens individuels (psychologie) aux moyens collectifs (politique sociale, être ensemble à l’école,…). Une goutte dans l’océan des misérables miracles auxquels adhèrent de plus en plus de jeunes d’une société désenchantée ? Peut-être… pas sûr, et quand bien même.
 

Christophe Recasens,
Boissy-St-Léger
Christian Spadone,
Paris