Harcèlement entre élèves, où sont les adultes ?

Par admincongres dans Newsletter - CQFPSY

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Le symposium consacré au harcèlement scolaire a tenu ses promesses en nous sensibilisant à un sujet dont les multiples facettes justifient de ne pas le limiter au domaine de la psychologie sociale ou de la dynamique des groupes.

Sessions thématiques du congrès 2014 :
S10 – Harcèlement entre pairs en milieu scolaire
Président : Michel WAWRZYNIAK – Amiens
S10A – Harcèlement en milieu scolaire : un échec de la dynamique de groupe ?
Nicole CATHELINE – Poitiers
S10B – Harcèlement et Troubles du Spectre Autistique à l’adolescence : vulnérabilités et stratégies pratiques
Jean–Philippe RAYNAUD – Toulouse
S10C – Harcèlement 2.0 : nouvelles technologies (réseaux sociaux, smartphones,…), nouvelles formes de (cyber) harcèlement
Mathilde ARSENE – Paris

Points forts :

  • La socialisation est un travail, il ne suffit pas de mettre des enfants ensemble pour faire groupe
  • Plus de 3/4 des adolescents Asperger sont victimes de harcèlement
  • Le harcèlement scolaire n’est pas une fatalité, des moyens existent pour le prévenir et le réduire, cela suppose en premier lieu que les adultes se sentent concernés et impliqués


Nicole Catheline
a remarquablement dessiné les contours du sujet avec des définitions claires, des statistiques récentes et une problématisation intéressante des modes d’intervention pertinents.

Le harcèlement est il la traduction d’un fonctionnement pathologique ?

Pas nécessairement, N. Catheline préférant parler d’un comportement à un moment donné, souvent associé à des difficultés scolaires et/ou sociales, en lien parfois à un contexte éducatif particulier marqué par des rapports autoritaires et violents. Mais rien n’est simple et univoque puisque ces contextes éducatifs rudes peuvent aussi générer des postures de soumission à la violence qu’on observe moins chez les harceleurs que les harcelés. Plus souvent malgré tout c’est le contexte éducatif surprotecteur qui favorise la posture d’être harcelé, par défaut de la capacité à trouver en soi des ressources pour se défendre.

Existe-t-il néanmoins des profils psychologiques favorisant ces comportements ?

Du côté des harceleurs, l’intolérance à la différence reflète souvent une projection de la difficulté à supporter quelque chose en soi perçu comme différent. Lorsque le harcèlement se manifeste après les années de collège, il est plus fréquent qu’il survienne sur des troubles de personnalité plus organisés. Chez les harcelés, on trouve une représentation plus importante d’enfants souffrant de TDAH ou de syndrome d’Asperger, mais les facteurs contextuels (arrivée récente dans la classe, être bon élève !) sont importants aussi.

Et les adultes, quelle est leur place ?

Si on considère la situation de harcèlement comme un échec de la dynamique de groupe, les adultes ont un rôle capital dans la survenue, le maintien ou la résolution de ces problèmes. Des adultes peu disponibles, auprès desquels les élèves n’oseraient pas venir exprimer leurs difficultés, des adultes n’ayant pas la capacité d’affronter eux-mêmes leurs conflits, seront en difficulté pour faire exister une dynamique de groupe.

Comment peut-on repérer les signes du harcèlement si l’enfant n’en parle pas ?

Sur le plan scolaire, les retards, les absences, la baisse des résultats, les affaires oubliées (en fait cassées lors des agressions) devraient alerter. Cliniquement, l’anxiété avec des troubles du sommeil et des somatisations, les symptômes dépressifs, les troubles de la concentration sont fréquents. Les garçons sont plus concernés que les filles mais les conséquences en terme de dépression et de phobie sociales sont plus marqués à l’âge adulte chez les filles.

Quelles sont les interventions que l’on peut proposer ?

Sortir de la logique du dépôt de plainte et du changement d’établissement est souhaitable car cette approche ne résout rien voire renforce les mécanismes de la relation harceleur-harcelé. Lorsqu’il ne s’agit pas de situations extrêmes, le travail réunissant harceleur et harcelé est celui qui favorise un vrai changement de relation. Mais cela suppose de surmonter des réticences, de supporter les plaintes et récriminations, d’impliquer les parents et les enseignants, ce qui ne va pas de soi. Bien sûr des aides individuelles sont parfois nécessaires, et un travail avec les enseignants pour la prévention est à poursuivre. Le gouvernement a de son côté mis en place des notices d’information avec des numéros verts pour aider parents et professionnels.

Jean-Philippe Raynaud (1, 2) a présenté les résultats d’un travail passionnant concernant des adolescents atteints de syndrome d’Asperger. Plus de 3/4 d’entre eux sont victimes de harcèlement aux conséquences redoutables,  avec aggravation de leurs difficultés sociales, risque dépressif et même suicidaire puisque leur enquête a révélé un taux très élevé d’idées morbides chez les jeunes suivis. Ce constat dramatique est heureusement tempéré par le résultat de leur intervention basée sur la thérapie cognitivo-comportementale et émotionnelle, avec une médiation par le jeu Sociab’Quizz. Après une année de travail pour lequel les patients se sont beaucoup impliqués, le taux de harcèlement est passé de 88 à 38% et les scores aux échelles d’anxiété, de dépression, de théorie de l’esprit, se sont tous améliorés. Résultats très encourageants dont on souhaite qu’ils fassent rapidement l’objet d’une publication pour rendre compte auprès du plus grand nombre de l’importance des prises en charge, préventive ou non, de ces situations.

Rentrer chez soi le soir ou partir en vacances ne fait pas disparaître le harcèlement qui se poursuit parfois  sous la forme du cyber-harcèlement, dont  Mathilde Arsene a montré comme il est devenu en quelques années un objet d’attention croissant de la part des cliniciens. Si les cyberharceleurs ne sont pas tous des harceleurs dans la vie « réelle », on retrouve les mêmes configurations psychosociales dans les deux contextes. Consommations de toxiques, et comportements antisociaux plus fréquents chez les harceleurs, dépression et syndrome d’Asperger plus fréquents chez les harcelés. Là encore les victimes ne parlent pas facilement de leur souffrance et il faut prendre garde de ne pas méconnaître les manifestations anxio-dépressives à l’adolescence ou l’ irritabilité et le repli peuvent être banalisés. Des moyens d’aider les victimes et les auteurs existent, les comptes des harceleurs peuvent être fermés sur les réseaux sociaux, et les parents ont à rester vigilants sur l’usage que leurs enfants font des nouvelles technologies, offrant de nouveaux services mais apportant autant de nouveaux risques dont il nous revient de les protéger.

Christophe Recasens
Boissy Saint-Léger
Luc Mallet,
Paris