Adoption : qu’en est-il des appartenances culturelles et du processus psychique de l’adolescence ?

Par Redacteur CFP dans Actualités scientifiques

La question des appartenances culturelles de l’enfant adopté en situation d’adoption internationale. Dr A. HARF

Les enfants adoptés à l’internationale sont des migrants singuliers, les seuls à vivre cette expérience de migration, ne la partageant pas avec les membres de leur famille. La place du pays de naissance vient questionner l’altérité de l’enfant adopté. Aux USA, il est conseillé de garder des liens avec le pays de naissance de l’enfant et sa culture (fêtes, traditions, etc.), témoignage d’une fierté de son origine culturelle. En Europe, lorsque les parents gardent des liens avec le pays de naissance de l’enfant, cela peut être perçu comme une remise en question de l’inscription de l’enfant dans la filiation imaginaire du parent adoptant. Devant cet éloignement des positions théoriques, voire idéologiques, une recherche qualitative a été menée à la Maison des Adolescents de Cochin (Paris) auprès de 51 parents ayant adopté à l’internationale avec pour objectif d’étudier la question du lien avec le pays de naissance de l’enfant. 66 entretiens ont été réalisés, enregistrés et analysés avec une méthode d’analyse qualitative phénoménologique.

Trois types de représentations parentales des appartenances culturelles de l’enfant ressortent de cette recherche :

  1.  Dans le 1er groupe (15 entretiens), il n’existe aucun lien avec le pays de naissance de l’enfant. Le choix du pays se fait au hasard. Les parents n’ont pas de contact avec d’autres adoptants, pas de projet de voyage dans le pays de naissance de l’enfant. La multiplicité des appartenances de l’enfant n’est pas reconnue, le racisme n’est pas perçu comme un éventuel problème pour leur enfant qui est exclusivement français.
  2. Dans le 2ème groupe (24 entretiens), il y a un lien actif et régulier avec le pays de naissance, associé à une revendication de la multi-culturalité de la famille et de l’identité biculturelle de leur enfant. Le choix du pays est motivé par une attirance affective pour celui-ci et sa culture. Le pays de naissance de l’enfant devient une sorte de 2ème pays pour la famille qui effectue souvent des voyages de retour et maintient des liens avec d’autres adoptants du même pays.
  3. Dans le 3ème groupe (27 entretiens), il existe une adaptation des liens au pays de naissance en fonction des questionnements de l’enfant. On observe un ancrage de l’enfant dans la culture française avec un accompagnement possible vers sa culture d’origine, sur demande de l’enfant. Au delà de la question de la culture, le droit à l’histoire est mis en avant par ces parents. Le voyage dans le pays de naissance se fait si l’enfant le demande. Le niveau de fonction réflexive est élevé chez ces parents.

    Le point commun entre les trois groupes est la logique de protection de l’enfant, que ce soit dans une intégration à la culture française exclusive, ou dans un souhait de maintien d’une identité biculturelle.

Plusieurs axes de réflexions viennent complexifier cette question culturelle.

– Celui de la couleur de peau : parler de culture en déplacement de l’altérité visible. Plusieurs anthropologues ont constaté que les parents ayant adopté en Afrique, Asie, etc. s’intéressent beaucoup plus à la question du pays de naissance quand l’adoption est visible. – Celui de la filiation : parler de culture pour ne pas parler de filiation. En effet, parler du pays de naissance est moins douloureux et moins menaçant que de parler des parents de naissance. – Celui la construction de l’identité narrative : il existe des vides dans le récit que les parents transmettent à leur enfant. Parler du pays de naissance peut permettre de combler ces vides dans le récit, sorte de support au récit permettant la construction d’une identité narrative.

Abandon, filiation et processus psychique de l’adolescence : quand l’adoption s’en mêle. Dr Lida-Pulik

Le Dr Lida-Pulik questionne la spécificité de l’adolescent adopté au delà de la question de l’abandon. Qu’il y aurait-il de pathognomonique entre adolescence et filiation adoptive ? Ou bien, existe-t-il simplement une différence en terme d’intensité ? L’adolescent questionne ses origines, son identité. Ce redéploiement identificatoire peut être douloureux si le sujet a été entravé pendant la petite enfance. En situation d’adoption, le processus adolescent est bousculé et l’attaque des liens de parenté à l’adolescence affaiblit particulièrement la relation, avec une fragilisation des parents en miroir de celle de l’adolescent. Plusieurs points sont discutés : – la tonalité particulière de l’abandon. Deux questions taraudent l’adolescent : « pourquoi m’a-t-on abandonné ? », « pourquoi m’a-t-on adopté ? ». Ces deux questions laissent l’enfant dans une profonde incertitude. Ce qui manque en situation d’adoption est le niveau le plus primitif, le lien charnel entre parents et enfants. – les projections paradoxales des parents sur l’adolescent. Elles sont parfois à l’origine d’un double lien : « tu es d’autant meilleur pour moi que tes origines sont mauvaises ». Plus ces projections sont inconscientes, plus cela est délétère pour la construction de l’enfant. – la question de la sexualité. L’éveil de la sexualité de l’adolescent vient interroger celle des parents adoptants avec souvent une représentation défaillante chez l’enfant de la sexualité des parents adoptants.

La nature de la demande et de notre réponse

les difficultés rencontrées par ces familles sont assimilables à une sorte de réaction de rejet de greffe par les parents, et réaction du greffon contre l’hôte du côté de l’enfant, l’adolescent attaquant l’autre qui le reçoit. Notre travail consiste à co-construire une histoire avec les familles, via un étayage parental soutenu mettant parfois le thérapeute dans une position grand-parentale.

L’adoption ou le défi impossible. Dr Roche-Rabreau

Etre parent est un défi, être parent adoptant est une prise de risque majeure. L’adoption est la rencontre de deux trajectoires de vie, de deux histoires de deuil marquées par la perte d’une filiation et par l’impossibilité de procréation. Deux lectures sont possibles : complémentarité des deux manques et réparation mutuelle, ou impossibilité de l’adoption puisque ces deux manques ne peuvent se combler l’un l’autre ? Il y a trois acteurs en situation d’adoption : – l’enfant et son histoire de rupture plus ou moins précoce, d’interactions précoces plus ou moins perturbées, – le couple adoptant et son histoire, avec souvent marquée par l’échec de la PMA – le tiers social organisateur de l’adoption : la filiation adoptive est autorisée par ce tiers permettant ainsi la création d’un lien d’attachement et l’intégration de l’enfant à la famille à l’aide d’un mythe familial. Lorsque le processus d’adoption ne se passe pas bien, plusieurs responsables peuvent être définis : enfant « traumatisé », « génétiquement déficient », etc. ; parents « inaptes », « inadaptés à la parentalité », etc. ; tiers social coupable d’avoir déclaré un couple apte, etc. ; ou encore système en lui-même dysfonctionnel. Chaque acteur peut ainsi se déclarer, ou déclarer l’autre, coupable.

Les axes thérapeutiques

Les soignants sont en effet en position grand-parentale et ont un rôle de contenance afin de redonner à la famille une légitimation à leurs liens familiaux, de permettre un réaccordage et une reprise des liens d’attachements. Il est important de sortir des désignations et accusations évoquées précédemment. Les récits des deux histoires de vie sont marqués par la rupture, la narrativité leur permet de retrouver un espace de pensée et de restructurer leur identité.

Aude van Effenterre Paris