Le genre en mutation : nouvelle frontière pour la psychiatrie

Par Redacteur CFP dans Newsletter - CQFPSY

CFP 2019
D05 L’évolution de la prise en charge de la Dysphorie/Incongruence de Genre. Le psychiatre doit-il rester au centre du dispositif ?
Modérateur : Frédéric LIMOSIN – Issy-les-Moulineaux
Débatteurs : Marc-Antoine CROCQ – Mulhouse et Odile RENOIR – Mulhouse

La dysphorie de genre, jadis problématique confidentielle et méconnue, est depuis peu entrée de plain-pied dans notre société : large couverture médiatique et artistique, pédagogie explicative et lutte contre les discriminations, facilitation de l’accès médical… Les défis lancés au psychiatre restent pourtant encore considérables dans ce domaine, et la réflexion théorique loin d’être close.

 La question de l’identité de genre est traitée depuis peu au cinéma sans caricature, les revendications concernant les personnes transgenres sont relayées dans les médias avec une bienveillance nouvelle, la lutte contre la transphobie est mieux prise en compte, et le débat consacré à ce thème lors du 11ème CFP a fait salle comble. Marc Antoine Crocq, Président de ce CFP à Nice, prend en charge depuis de nombreuses années en Alsace des hommes ou des femmes avant, pendant ou après un processus de transition de genre. Il était aux côtés d’Odile Renoir, présidente d’une association alsacienne d’aide aux personnes transgenres, pour débattre du rôle du psychiatre dans la prise en charge de ces personnes, et particulièrement dans le processus médical de transition. La discussion a d’ailleurs été largement consensuelle, les discordances entre les deux débatteurs étaient rares, les interventions de la salle ont également montré une convergence de vue.

Transition et psychiatrie

 La diversité des réactions des personnes souhaitant une transition de genre par rapport à l’intervention des psychiatres a été soulignée, mais on peut les regrouper en deux positions principales -sinon opposées- : les sujets qui souhaitent un soutien psychologique face aux difficultés qu’ils rencontrent avant, pendant, et après la transition ; et ceux qui s’insurgent contre une psychiatrisation de leur demande de transition.

Mais si la nécessité d’un avis du psychiatre avant le processus de transition, visant à éliminer une pathologie psychiatrique qui pourrait le contre-indiquer, est bien perçue par les psychiatres et les psychologues, associations et usagers tendent, quant à eux, à considérer qu’il s’agit d’un faux problème -quand ce n’est pas une entrave inacceptable à leur liberté de choix. Et il apparaît bien difficile de leur expliquer qu’un trouble schizophrénique qui perturbe globalement l’identité des patients n’est pas un terrain sans risque pour une transition et doit être pris en compte, ou qu’une anorexie mentale de la jeune fille peut s’accompagner du souhait de gommer une féminité vécue comme trop voyante, souhait qui disparaîtra souvent totalement lorsque l’évolution de l’anorexie est favorable. Ces deux exemples montrent bien l’utilité d’un avis psychiatrique avant transition – même si chacun s’accorde à reconnaître qu’imposer systématiquement un suivi d’une durée incompressible de 2 ans n’est guère pertinent.

Le genre à la mode ?

Une dimension de la question de la dysphorie de genre a été peu abordée durant ce débat : celle de ce qu’il faut bien appeler un phénomène de mode quant à l’identité de genre. Les intervenants ont souligné, à juste titre, que l’identité de genre, comme l’orientation sexuelle, n’est pas un libre choix de la part du sujet, mais qu’elle s’impose à lui – d’où l’inanité du discours des moralistes de tout poil (religieux traditionalistes au premier plan) pour « condamner » la transition de genre comme étant un choix de vie inacceptable car contre-nature.

Mais soutenir l’impossibilité absolue d’un choix en matière d’orientation comme d’identité ne paraît guère pertinent. Si sur le long terme, une orientation sexuelle ou une identité de genre ne se choisit pas, cela ne veut pas dire qu’il ne puisse exister dans ces domaines un relatif libre arbitre sur certaines périodes de la vie. De même qu’il était dans l’air de temps, dans la période post 1968, d’expérimenter de manière choisie des relations affectives opposées à son orientation sexuelle habituelle, l’identité de genre apparaît aujourd’hui pour certains non plus comme une contrainte psychique interne, mais comme un champ d’exploration des possibles.

Neutralité médicale ?

La revendication de « non-binarité » (le refus d’être assigné soit au genre masculin, soit au genre féminin), celle d’être un sujet a-genré, peuvent ainsi correspondre à une identité profonde ; mais elle peuvent aussi représenter une position politique revendiquée, ou une réflexion théorique, et devenir autant un choix qu’une identité subie.

Dès lors, une position d’acceptation de principe de la part du corps médical de toute demande d’intervention médicale de transition (hormonale ou chirurgicale) qui supprimerait des attributs sexuels ne serait pas sans danger. Y accéder en arguant d’une position nécessairement neutre du médecin, qui n’aurait pas à juger de la demande du sujet, peut avoir des conséquences définitives que le sujet serait fondé à reprocher ultérieurement au médecin – surtout lorsque la demande est formulée durant cette période éminemment instable qu’est l’adolescence et la post-adolescence. La disparition récente du critère d’âge (il y avait antérieurement la nécessité d’une « apparition dans la petite enfance ») pour caractériser une dysphorie de genre dans les systèmes diagnostiques est d’ailleurs cohérente avec cette relative instabilité dans le temps de la dysphorie d’identité de genre et des demandes médicales de transition.

On le voit, la place du médecin, et en particulier du psychiatre, dans les processus de transition de genre, est donc une question qui nécessite encore une réflexion approfondie, et l’on peut souhaiter que d’autres débats viennent enrichir, lors des CFP à venir, celui fort intéressant du CFP 2019.

Christian Spadone,
Paris