Art et thérapie : des fous qui font de la peinture ?

Par Redacteur CFP dans Actualités Actualités scientifiques

GB et MJB ont monté un atelier peinture dans un Service d’Accompagnement Médico-Social pour Adultes Handicapés (SAMSAH).

Complément-ère, Gaëlle Brigardis Équilibre, Marie-Jeanne Balligand

 

MJB : Je ne sais pas ce que c’est l’art-thérapie, concrètement. Je ne sais pas ce qui se joue, comment tu amènes le sujet à travailler sa problématique. Mais ce qu’on fait c’est thérapeutique, je pense. Les gens reviennent.

GB : Ce n’est pas de l’art-thérapie stricte, comme défini à l’école car on est ouvert sur l’extérieur, on fait des expositions. Ce qui est travaillé dans notre atelier a pour destin d’être partagé. C’est un outil à médiation sociale pour proposer un autre mode d’échange aux usagers. Ça permet la rencontre, ça devient un objet social.

MJB : Il n’y a pas d’obligation. Les usagers ne sont pas obligés de peindre. Ils peuvent juste venir boire un café.

GB : Ça rythme le temps. C’est un repère pour les personnes psychotiques pour qui le temps peut être à l’infini, chaotique. L’atelier s’axe autour de : 1) La création comme processus de changement, ça c’est de l’art-thérapie ; 2) Le dispositif qu’on propose comme espace de rencontre libre et de partage social.

MJB : C’est pour ça que ça fonctionne. Nous avons fait des interviews avec les usagers, ça ressort, cette notion de liberté.

GB : Ça permet de se rencontrer autrement que comme « usager » et « professionnel ». Chacun a un potentiel créatif et peut partager son expérience. On s’appuie donc sur les ressources, pas sur la pathologie. Albert, ça se voit dans ses productions s’il ne va pas bien : c’est aérien, il n’y a pas de construction. Il dit qu’il se rase la tête pour passer entre les avions. Il s’intéresse au cosmos, aux étoiles, aux chiens qui promènent leurs maîtres. À d’autres moments, au lieu de construire du délire, il construit de la matière, il délire moins. Avant, il attendait les flics chez lui. Maintenant, il peint chez lui. Ce que lui crée, ça le transforme.
Nous ne souhaitons pas nous différencier du mouvement d’art-thérapie mais nous ne voulons pas absolument nous y accrocher. La différence entre ce qu’on fait et l’art-thérapie ? Par exemple, en art-thérapie, on ne dit pas : « C’est beau. ».

MJB : À l’atelier, on n’a pas un rôle prédéfini. Les usagers nous disent : «  On aime être avec vous deux car on rit. ».

GB : L’atelier n’a pas pour objet d’éducation ou d’autonomisation tels que décrits dans les objectifs du SAMSAH et des Projets d’Accompagnement Individualisés (PAI). Nous, on ne se réfère pas à ça. On s’adresse à eux en tant que peintres. Ils ont fait trois expositions. Jacques a vendu deux tableaux. Ce qu’ils font a de la valeur. Ce ne sont pas des fous qui font de la peinture, mais des gens avec un potentiel créatif. Si on peut, on mange ensemble le midi.

MJB : Ce qui nous vaut des conflits avec les autres professionnels. Pour eux, ce n’est pas comme ça qu’on travaille avec les gens qu’on accompagne, notre démarche n’est pas professionnelle. On est mal vues, notre position est compliquée à comprendre pour les autres professionnels.

GB : On se heurte aux résistances de l’équipe, à leurs défenses. Dans leurs représentations, le psy, il est derrière son bureau. Nous, on va à la rencontre de l’usager.

MJB : Proposer un atelier, ce n’est pas juste le dire. C’est se mettre en action, aller au devant des gens, puis avoir une posture qui permette de le maintenir.

GB : C’est compliqué le désir. Il faut qu’on l’impulse pour que les usagers puissent se l’approprier. Il faut être qualifié : la peinture, c’est un outil que je connais. Je n’aurais jamais fait un atelier de chant (rires).

GB : L’atelier a lieu de façon hebdomadaire, durant deux heures. Au début, il y a trois ans, on avait pas toujours de salle car elle était utilisée souvent pour des formations. Il nous semblait que l’atelier n’avait de sens que s’il était pérenne. La direction a eu du mal à l’entendre. Finalement, nous avons pu développer un partenariat avec le centre social, avec notre chef de service. On est allé dans la ville faire notre atelier. La deuxième année, nous avons également accueilli les gens du quartier.

MJB : La première année, on a refusé d’accueillir d’autres personnes car c’était un lieu nouveau et on avait la volonté de laisser du temps aux usagers pour s’adapter à ce nouveau lieu. Là, l’intégration marche très bien. Les gens du quartier se servent bien de l’atelier.

GB : Notre cheval de bataille, c’est aussi la citoyenneté. On met une bâche sur le sol d’une grande salle qui symbolise l’atelier. On installe les chevalets. Autour de l’atelier, il y a un espace de circulation.

MJB : Il y a de la musique, on prend le café ou des fois des chocolats ou des gâteaux. Les usagers apprécient cette chaleur. Il y a quelque chose de différent des autres lieux. Une usager nous a dit : « J’ai fait un atelier peinture à l’hôpital de jour, ça n’avait rien à voir ! ».

GB : Au début, on faisait de longs brainstormings à la fin de chaque atelier. Il a fallu apprendre à se connaître, être en accord sur la façon d’intervenir. On a trouvé un canal de connexion. Par la suite, on saisissait juste le regard de l’autre. Pour renforcer ma posture, je suis beaucoup allée à l’atelier du Non Faire, dont la démarche me semble très intéressante.

MJB : Au début, j’étais dans la mission. C’est toi qui m’as appris à lâcher prise par rapport à ça. On est plus « L’éduc » et « La psy » : c’est ça qu’on a réussi à faire.

Margot Morgiève
Paris