Nos phénoménologues sont-ils tous morts ?

Par Redacteur CFP dans Actualités scientifiques

Lorsque je demande à Flora Bastiani si je peux la présenter comme phénoménologue, elle me répond :  « Non, on dit ça quand on est mort ou trop prétentieux ! ». Voici donc le témoignage d’une chercheure modeste, qui se revendique « ras les pâquerettes ».

On perd la stabilité du monde et du sujet, ce qui est inquiétant !

La phénoménologie pour les nuls : c’est une méthode d’analyse qui part de l’homme, de son vécu et qui déconstruit ce qui est habituellement conçu comme une évidence, ce qui semble aller de soi : l’authenticité d’un monde autour de moi, de mon identité : qui je suis, comment je vis, où je vis. On perd la stabilité du monde et du sujet, ce qui est inquiétant ! Pour les phénoménologues, le sujet n’a pas d’identité stable, fixe, durable. Ils ne décrivent pas l’être, mais sa relation au monde fluctuante, l’existence dans sa modalité dynamique.

Le phénoménologue creuse sous le sol.

Tandis que le philosophe construit un système de pensée pyramidal sur le sol de l’expérience, avec en haut de sa pyramide un concept gouvernant qui s’abstrait du vécu, le phénoménologue, lui, creuse sous le sol, de plus en plus, jusqu’à trouver un noyau indéfectible. Il s’appuie sur une multiplicité d’expériences (insomnie, maladie, douleur, érotisme…) pour trouver ce noyau qui lui permet de comprendre comment l’humain existe. La psychopathologie peut alors ouvrir le champ de cette quête d’expériences et de variations du vécu à la phénoménologie.

L’obligation d’implication.

Le problème des phénoménologues, c’est qu’ils ne peuvent pas inclure dans leurs analyses ce qu’ils ne vivent pas. Flora Bastiani participe à des ateliers thérapeutiques dans un hôpital de jour et mène un travail auprès d’équipes soignantes en soins palliatifs. Elle ne fait pas qu’observer : « sinon tu n’y es pas, avec les autres. ». Elle part de son expérience vécue, ce qu’elle analyse c’est la relation, ce qui est impossible sans y être authentiquement. Il y a une obligation d’implication.

Terminologie et psychopathologie : ils ont raté, nos phénoménologues !

Flora Bastiani se désole : concernant la terminologie, on a un problème, ils ont ratés nos phénoménologues ! Ils ont échoués car ils posent des catégories qui ne suffisent pas à rendre compte de la démarche phénoménologique. Levinas utilise le terme : « fou », Maldiney « bien portants » et évoque un « échec de l’existence » pour la psychose : c’est dur à avaler ! Contrairement à une démarche statistique telle que le DSM qui définit des grandes catégories d’existence, la démarche phénoménologique accorde de l’importance au vécu particulier. Elle ne peut pas donner lieu à des généralisations, à un système abstrait ou à une systématisation du vécu qui dissout la personne. Flora Bastiani confie : « On dit entre nous qu’on est « ras les pâquerettes », il faut accepter cette modestie. ».

La crise : un évènement qui nous révèle à nous-même.

Pour Maldiney, l’expérience d’une crise est commune à tous (une confrontation au néant selon Heidegger). La question est : suis-je capable de reconstruire un nouveau monde, ou pas ? Levinas raconte son existence psychique personnelle. Il était prisonnier dans un camp de travail. Tout d’un coup, tout lui est arraché : son pouvoir de décider, de posséder. Cet évènement le révèle à lui-même dans ce qu’il décrit comme « des instants qui meurent et ressuscitent sans-cesse ». Pour Flora Bastiani, dans cet état de crise ce qui lui reste c’est une manière, un geste, un rythme de son existence qu’elle nomme « signature pré-originaire ».

Des fous, en cadence.

Pour Maldiney, l’irrégularité de ce rythme de l’existence est la règle, or, dans la pathologie ce rythme est enfermé dans une répétition : c’est la cadence. C’est par exemple le cas de Cécile Münch, une patiente de Binswanger : elle prend le train avec son mari et des amis. Durant le trajet, le mari et l’ami échangent de place. Ils ont un accident, son mari meurt. Elle devient mélancolique. L’analyse de son discours montre qu’elle réduit la sphère de sa subjectivité désormais remodelée sur cet événement, dans la cadence d’une répétition formelle « Si… alors… », par exemple : « Si je n’avais pas proposé cette excursion…alors je n’en serais pas là… ». Elle répète son attachement à un fait déjà passé, et voit son existence déterminée par cet impossible retour. Une historicité existe à chaque moment de l’histoire de la subjectivité, et la temporalité n’est pas linéaire. Si les phénoménologues ne parlent pas de l’enfance ce n’est pas par manque d’intérêt mais parce qu’à n’importe quel âge la coupe d’un sujet à un instant leur permet de remonter dans son expérience jusqu’à son noyau originaire.

Margot Morgiève Paris