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Par Redacteur CFP dans Newsletter - CQFPSY Portrait

Conférence plénière – Samedi 4 décembre de 11h00 à 12h00

Eva Illouz nous aide à orienter notre moi.

Lors de la prochaine édition du CFP, qui aura lieu à Montpellier, Eva Illouz, sociologue, directrice d’études à l’école de Hautes Etudes en Sciences Sociales viendra présenter ses travaux lors d’une conférence qui se tiendra le samedi 4 décembre 2021 de 11h00 à 12h00.

Dans un article publié récemment dans le Hors Série de Philosophie Magazine N°49, Eva Illouz nous présente comment le « self help », nouvelle idéologie dominante dans le monde contemporain, ne doit pas être confondu avec le stoïcisme.

Le « self help » que l’on peut traduire par « aide à soi-même », « auto-assistance » est issu des travaux de Steven R. Covery, présentés dans son ouvrage Sept Habitudes des gens efficaces publié en 1989. Le soubassement théorique mélange à la fois le développement personnel, la psychologie positive et le management. L’idée est de refaçonner sa vie pour qu’elle soit plus efficace et plus accomplie. L’individu doit travailler dur, dans l’honnêteté pour gravir l’échelle de la société. Toute l’idée est de devoir s’adapter, de savoir s’adapter pour mieux gérer ses émotions, ses pulsions et ses représentations afin de se constituer une bonne constitution psychique.

Pour Eva Illouz, l’émergence du « self help » est révélatrice de l’évolution du penser de la psyché dans le monde contemporain au sein des sociétés libérales capitalistes. Tout est fait, façonné dans un but, avec une visée utilitariste, dans une visée du « faire ».

Le stoïcisme demande à chacun de construire sa vie en harmonie avec la nature humaine, en étant l’artisan de son soi, en construisant son existence par des exercices quotidiens, spirituels, corporels. Toute l’idée stoïcienne est d’être dans une quête de la vertu. Comme le souligne le philosophe Pierre Hadot, pour les stoïciens « il ne dépend pas de nous d’être beaux, forts, en bonne santé, riche, d’éprouver le plaisir ou d’échapper à la souffrance. Tout cela dépend de causes extérieures à nous. Une nécessité inexorable, indifférente à notre intérêt individuel, brise aspirations et espoirs ; nous sommes livrés sans défense aux accidents de la vie, aux revers de la fortune, à la maladie, à la mort. Tout dans notre vie nous échappe » (Qu’est-ce que la philosophie antique ?). Dans le “self help”, on est dans une position à renforcer le moi, à “agrandir le moi”.

A la fois le “self help” et le stoïcisme s’intéressent au moi, mais avec des orientations totalement différentes. Pour le stoïcisme, il n’est pas possible de changer le monde, donc je me change. Pour le “self help”, je me change, je m’hypertrophie pour changer le monde.
Une deuxième différence soulignée par Eva Illouz s’intéresse à la dimension de la Nature. Pour le stoïcisme, la Nature ne peut être changée, et par conséquent, l’idée est de s’adapter en modifiant nos représentations vis à vis de l’ordre du monde. Dans le self help, le monde intervient aussi, mais il est limité aux dimensions du corps, au corps biologique. Et l’idée maîtresse pour le self help est que la connaissance des lois naturelles permet d’être plus fort. On voit donc de nouveau alors même qu’un même concept est mis en jeu, l’opposition totale de l’approche entre le “self help” et le stoïcisme.

Pourquoi s’intéresser alors au “self help” ? C’est là que les travaux d’Eva Illouz prennent toute leur ampleur. Elle montre avec une belle finesse d’analyse que les sociétés néo libérales sont basées sur une compétition mais dont les règles sont imprécises, floues. On est donc tous dans une course éperdue, dont on ne connaît ni la durée, ni le dénivelé, ni la présence d’un ravitaillement, ni les conditions météorologiques … Le self help va venir combler ce manque en répondant « c’est à toi de faire l’effort » « tu es responsable de ta course ». On voit aisément les conséquences au niveau politique, car l’individu ne va plus se tourner vers l’Etat (formation, …), mais va simplement se retourner vers lui-même.

Une des dernières conséquences observée par E. Illouz est que les individus perdent la notion même de leur valeur. Ils ne savent plus ce qu’ils valent. On s’attache donc plus à l’esthétique, à la richesse pécuniaire, qu’à sa richesse intérieure. Richesse intérieure que les stoïciens appelaient de leurs vœux par le propre travail intérieur de chacun, recherchant à être vertueux. Et c’est là aussi toute la différence, dans le stoïcisme, la vertu est recherchée, dans le self help, c’est le succès.

Pr Georges Brousse, CHU Clermont Ferrand, Université Clermont Auvergne EA 7280 Npsy-Sydo
Dr Eric Peyron, AddiPsy, Lyon