Rachel Bocher : une Présidente de conviction

Par CQFPsy dans Newsletter - CQFPSY

Deuxième personnalité du CFP à se prêter au jeu de l’interview autobiographique, Rachel Bocher succède à Philip Gorwood sur notre « divan », une position loin d’être confortable…
Figure du syndicalisme médical et de la vie nantaise, l’apparence de Rachel Bocher est bien connue des psychiatres français – éternelle jeune fille en quête de défis, d’une détermination sans faille -, mais celle que nous avons trouvée derrière l’apparence nous a fort intéressé.

Rachel Bocher
Cartographie de Rachel Bocher

Parallèlement au parcours obligé de tout psychiatre, on retrouve chez Rachel Bocher un goût certain pour l’exploration d’autres univers : comme elle le dit, « ce qui peut-être me caractérise, c’est d’avoir toujours voulu ouvrir des portes ». C’est ainsi que, voulant comprendre le fonctionnement du système de santé, elle ouvre, dans les années 1980, la porte de la Salle Magnan à Ste-Anne, où se réunissait le Syndicat des Psychiatres d’Exercice Public (SPEP). Elle qui n’avait jamais fait de syndicalisme jusqu’alors en devient naturellement Présidente. Une autre porte a été celle du Maire de Nantes, auprès de qui elle a été Adjointe au Maire, ou Présidente de la Cité des Congrès.

Ces deux engagements sont cohérents avec sa vision de l’exercice de la psychiatrie, qu’elle voit aux confins des différentes disciplines : aux confins de la médecine « somatique », mais aussi au carrefour de la philosophie, de l’anthropologie, de la politique. Elle affirme en tout cas la dimension essentiellement politique de la psychiatrie.

Avec le recul, aucun regret de ces deux choix essentiels : elle dit n’avoir de toute façon pas le temps de se retourner, de regarder en arrière.

Elle dit aussi être toujours mue par une envie d’agir, de créer : elle a ainsi été pionnière dans la création d’unités de prise en charge de la douleur, de prise en charge de la crise suicidaire, ou encore de prise en charge des patients psychiatriques à domicile.

Paraphrasant Winnicott, elle postule que créer c’est soigner, et soigner c’est créer.

Lorsqu’on lui demande de nous dire quels personnages l’ont marquée durant sa carrière, elle évoque en premier lieu quelques grands Directeurs d’hôpitaux ou de CHU, ainsi que des grands Maires – celui de Nantes, bien sûr, au premier chef – qui lui ont permis des identifications, dans l’exercice citoyen surtout, plus que médical.

Elle cite également des femmes célèbres, particulièrement celles qui ont été portées par une ambition – par exemple Clémentine Churchill, Elisabeth Badinter -, et celles qui ont mené le combat de la parité bien avant que celle-ci soit à l’ordre du jour législatif, au début des années 2000.

Dans le champ psychiatrique, elle cite les maîtres de l’École Lyonnaise (Guyotat, Furtos), ou le niçois Guy Darcourt. Son parcours psychiatrique apparaît marqué par les interfaces avec le somatique – elle avait d’ailleurs pensé devenir dermatologue -, et elle cite les travaux de Silla Consoli dans ce domaine.

Mais d’une façon générale, on est frappé dans ses propos par l’importance qu’elle accorde aux différents groupes de personnes qu’elle a rencontrés, plutôt qu’à des individualités.

Les rencontres personnelles déterminantes qu’elle cite sont d’abord familiales – elle insiste sur sa lignée essentiellement féminine (elle a deux sœurs, deux filles, trois petites-filles), et son mari, (« on ne vit pas depuis 40 ans avec la même personne sans que ce soit un repère essentiel »). Il y a aussi autour d’elle quelques amitiés très fidèles dont elle se dit fière.

Mais alors qu’on aurait pensé qu’il s’agit d’une rencontre professionnelle, c’est aussi dans le registre de sa vie personnelle qu’elle place l’une des rencontres importantes de sa vie : celle d’une bande de « grands frères » à Sainte-Anne, les psychiatres fondateurs du SPEP, rencontre amicale plus que syndicale.

Première femme dont CQFPsy esquisse le portrait, nous avons demandé à Rachel Bocher si elle pense qu’être une femme a été un atout ou un frein dans sa carrière. Elle écarte d’emblée la question, disant qu’elle ne se l’est jamais réellement posée, dotée qu’elle était du sentiment que « la femme est un homme comme les autres ». Dans cette lignée féminine qu’est sa famille, sa grand-mère, issue d’une famille juive d’Afrique du Nord aux fortes convictions religieuses, a suivi des cours talmudiques déguisée en garçon puisque ces cours étaient interdits aux filles. Il s’ensuit pour elle que, femme ou homme, si on veut faire quelque chose, on le fait. Cette « tradition familiale » lui a permis de ne jamais se poser la question d’être traitée différemment parce qu’étant une femme. Et elle n’a pas attendu les lois sur la parité pour imposer sa présence.

Mais elle reconnaît que peut-être le fait d’être une femme a été en partie un atout pour être nommée rapidement chef de service – comme elle le dit joliment, elle aime le mot « séduire » au sens étymologique de se-ducere, « conduire à soi », amener les autres à vous suivre…

Elle dit aussi qu’être une femme a sans doute été un moteur dans sa carrière ou dans sa vie : si des obstacles se présentent du fait qu’elle est une femme, elle les prend comme un défi, et une motivation à les lever : « on ne perd que les combats qu’on ne mène pas ».

Elle prend bien garde aussi de préciser qu’en cas d’échec – ils sont rares dans sa carrière… – elle ne s’en prend qu’à elle, et non au fait d’être une femme.

D’une façon plus générale, elle suggère que la psychiatrie a déjà gagné la question de la parité, qui n’est plus, dans notre discipline, un combat majeur à mener.

Et si Rachel Bocher était un nuage…


Portrait Proustien

Quel est le principal trait pathologique de votre caractère ?

L’exigence : ça peut être irritant pour certains, mais je ne lâche rien. Il n’y a pas de combat que je ne considère comme un défi. Dans les différents domaines de mon activité, ce que j’appellerais les « aires de jeux » dans lesquelles je fonctionne dans la réalité (le service de psychiatrie, le syndicalisme, la politique), mon attitude est la même : je ne fais pas les choses à moitié, je veux aller jusqu’au bout.

La qualité que vous aimez chez un patient/une patiente ?

J’aime les patients qui se racontent : ils donnent le fil rouge, et on les aide ensuite à faire des liens, des associations ; j’aime la narration, la possibilité de partir d’une parole. Et lorsque la parole est difficile pour le patient, on peut mettre à profit des outils comme la médiation corporelle, ou la relaxation analytique.

Avez-vous rencontré le/la collègue idéal(e) ? Sinon, pourriez-vous nous en faire le portrait ?

Dans les Hôpitaux, on voit passer beaucoup de collègues, certains restent, certains arrivent, d’autres partent : d’une façon générale, je trouve que c’est souvent après coup qu’on peut reconnaître toutes les qualités d’un collègue. Et puis, les qualités propres du collègue ne sont pas seules en cause, il rentre également une question d’affinités personnelles.

Par ailleurs, je suis moins intéressée, au travail, par ce qu’apporte un individu, que par la dynamique de groupe. Je cherche à cultiver l’esprit d’équipe : que chacun soit respectueux des autres, et que le groupe soit constitué de compétences multiples. C’est de la différence entre les individus, de l’écart qui les sépare, que naît la richesse d’un groupe. Cela permet également souvent d’atténuer les rivalités.

Je trouve que le groupe est moins dans une position de relation de compétition et de rivalité que dans une position de soutien. Plus que le collègue idéal, c’est le groupe idéal que je recherche.

Quel est votre principal défaut en entretien ?

Tout d’abord, je me sens profondément psychiatre. Je mène de nombreuses activités de front (ce qui est facilité par le TGV, les email, les portables …), mais je veux garder une part importante de mon activité à la psychiatrie. Lorsque le Maire de Nantes m’avait proposé de figurer en tête de liste aux élections municipales, et avec une fonction d’Adjoint, j’avais été passionnée par le défi que cela représentait (moins d’être élue que d’assumer ensuite le mieux possible ces fonctions), mais j’avais vraiment eu une inquiétude qu’il me demande d’arrêter la psychiatrie.

Ce que je dois le plus surveiller en entretien, c’est de ne pas me laisser déborder par les appels téléphoniques, les messages ou l’ordinateur, ce qui est perçu par le patient comme un manque d’intérêt à son égard. Je dois un peu lutter contre cela…

Il faut aussi éviter l’ennui. Lorsque je m’ennuie, je m’évade, je ne suis plus présente, et donc plus thérapeutique.

Que voudriez-vous être si vous n’aviez pas la chance d’être psychiatre ?

Ma thèse de médecine portait sur les patients obèses et les troubles psychiatriques liés aux cures d’amaigrissement, et mon mémoire de spécialité sur l’accompagnement psychologique des patients demandant de la chirurgie plastique et esthétique. De fait, je pense que j’aurais pu être plasticien. Cela correspond aussi à une de mes convictions profondes, que « le beau fait du bien ».

Et justement, quels sont vos artistes favoris, ceux qui vous « font du bien » ?

Mes peintres favoris sont Egon Schiele, Gustav Klimt, Francis Bacon, Joan Miro. En musique, le fait d’avoir pratiqué le piano joue sûrement un rôle dans ma prédilection pour Chopin, mais aussi pour Mozart, ou, dans un autre domaine, pour Michel Berger, ou certains slameurs comme Grand Corps Malade. Malheureusement, j’ai beaucoup de mal à trouver le temps de continuer à jouer du piano à un niveau correct. Je le regrette d’autant plus que mon mari et une de mes filles jouent également du piano.

En littérature, l’une de mes passions est Stefan Zweig, que je lis et relis, sans doute en partie du fait d’identifications fortes, étant moi-même originaire d’une famille ashkénaze par ma mère et séfarade par mon père. J’aime aussi beaucoup Patrick Süskind, Emmanuel Carrère, Jean Teulé. Les intrigues psychologiques m’intéressent particulièrement.

Quelle avancée dans la pratique du soin a une valeur majeure à vos yeux ?

Lorsque j’ai décidé d’être psychiatre, ce qui m’intéressait le plus, c’étaient les liens entre le corps et l’esprit, la psychosomatique : soigner le corps par l’âme et l’âme par le corps. Dans une période où la suprématie de la psychanalyse était peu contestée, et où la psychiatrie avait mauvaise presse parmi les médecins, mon ambition était de rendre ses lettres de noblesse à la psychiatrie au sein de la médecine – ce qui a été à la base de mon engagement syndical.

Dans ma pratique hospitalière, j’ai par exemple imposé que la psychiatrie fasse obligatoirement partie des réunions interdisciplinaires, des équipes de la douleur, des comités d’éthique… Je me suis aussi battue pour que la psychiatrie ait sa place à l’hôpital général. Je reprendrai la formulation un peu provocatrice de Henri Ey : « ce n’est pas la psychiatrie qui est une spécialité de la médecine, mais la médecine qui est une spécialité de la psychiatrie ».

En fait, plus qu’une avancée spécifique, je crois que c’est l’éclectisme des soins psychiatriques, le recours à toutes les formes de thérapie sans domination de l’une ou de l’autre, qui me paraît le principal progrès dans les soins en psychiatrie. Si la psychiatrie est un art, ce que je crois, nous sommes dans une période particulièrement riche de ce point de vue, avec un équilibre entre toutes ses composantes.

Quelles sont les erreurs ou fautes qui vous inspirent le plus d’indulgence ?

Lorsqu’une erreur est reconnue, dépassée, j’ai beaucoup d’indulgence : « faute avouée est complètement pardonnée ». Et on apprend beaucoup de ses erreurs…

Par ailleurs, « le poisson se comporte en fonction de l’eau du bocal » : c’est souvent le contexte de travail plus que les individus qui crée des difficultés. Mon objectif professionnel a toujours été que l’eau du bocal soit la plus claire possible pour que chacun s’y trouve bien. Il faut de l’adaptation, de la tolérance. Lorsque ça se passe mal à l’hôpital, que les membres des équipes se comportent de façon inadaptée, c’est souvent que l’eau du bocal n’est pas claire. Et lorsqu’un milieu devient insupportable, il faut pouvoir disposer soit de tiers médiateurs qui interviennent, soit d’espaces alternatifs pour se retrouver.

En conclusion, comme le disait Paul Eluard, dans la vie il n’ y a pas de hasard, il y a des rencontres à ne pas manquer. Et mon tempérament plutôt actif et optimiste (je vois en général tout de suite le verre à moitié plein, plutôt qu’à moitié vide) m’a permis, je crois, de mettre à profit ces rencontres.

Christian Spadone et Aude Van Effenterre,
Paris